Ogresse

"Il manque un mot dans la langue française, un mot pour qualifier les événements qui sont impossibles mais qui surviennent tout de même. Quelque chose de tellement inconcevable que, quand ça se produit, c’est comme si l’univers se fendait en deux, et vous vous retrouvez du mauvais côté, dans un monde presque pareil mais tout à fait différent."
#AylinManço

 

Ogresse est le deuxième roman d'Aylin Manço après La dernière marée paru chez Talents Hauts en 2019.
Avec ce nouveau texte, elle franchit de nouvelles frontières et nous entraîne au coeur d'une histoire tout aussi déroutante que la première, mais bien plus dérangeante.
Ogresse un conte moderne et cruel. Ogresse est un coup de coeur.
 

#QuatrièmeDeCouv'

 

Depuis que le père d’Hippolyte est parti, tout dans la vie de la jeune fille est déséquilibré.
Sa mère s’enferme de longues heures à la cave et refuse de manger en sa présence.
Elle lui prépare pourtant d’énormes pièces de viande qu’Hippolyte se force à avaler. Dans la rue où elles habitent, en bordure de forêt, leur voisine préférée a disparu sans laisser de traces.
Et puis, un soir, la mère d’Hippolyte se jette sur elle et la mord. Que s’est-il passé ?

 

#Insatiable

 

"Le coeur est notre muscle le plus puissant, et le mien bat fort. Trop fort, parfois. Quand ça arrive, sa pulsation m’envahit le crâne et je n’arrive plus à penser à autre chose. Je n’entends même plus ce qu’on me dit. C’est comme se faire poursuivre par un mec qui joue du tambour, jour et nuit, partout, toujours."

Avant de développer et de tenter de parler de ce roman, je dois d'abord dire que j'ai eu un gros coup de coeur pour Ogresse. L'écriture d'Aylin Manço me touche particulièrement (comme celles de Joanne Richoux, Vincent Mondiot, Annelise Heurtier ou encore Nathalie Bernard - toutes dans des genres différents vous en conviendrez). Ma lecture de La dernière marée avait déclenché chez moi une grande vague d'émotion.

Avec Ogresse, c'est un peu différent. Ce roman m'a bousculée. Il m'a heurtée notamment parce qu'il touche à un sujet très sensible et dérangeant : le cannibalisme, comme le titre le laisse présager.

Et Aylin Manço, tant qu'à faire, exploite ce thème au coeur d'une relation mère-fille. Et cela en devient encore plus troublant. Mais Ogresse ne se résume pas qu'à cela. C'est bien plus profond.

On accompagne aussi Hippolyte, l'héroïne qui se débat avec ses tourments adolescents et qui va devoir faire face à quelque chose d'inconcevable. En tant que lecteurs, spectateurs passifs, on a parfois du mal à savoir comment réagir à ce qui se déroule sous nos yeux. Certaines scènes sont douloureuses, insoutenables.

Aylin Manço traite avec justesse les rapports (amicaux, de force, de séduction) et les moqueries entre adolescents. Et elle le fait avec beaucoup d'humour. Il y en a, heureusement. C'est ce qui permet de souffler parmi tout le reste.

J'ai aimé tous les aspects de cette histoire : l'histoire d'amitié avec Kouz et Benji,  la relation qu'elle va nouer avec Lola, l'enquête sur la disparition de Madame Munoz, sa voisine mais aussi le rapport compliqué qu'elle entretient avec ses deux parents. Et puis, il y a ce malaise latent dans sa propre maison. Ces repas qu'Hippolyte fait seul sous les yeux de sa mère. Cette viande qu'elle doit mâcher, avaler en se forçant.

"J’en ai coupé un bout, et l’ai mastiqué jusqu’à ce qu’il perde tout son goût. C’était un morceau tout petit. J’ai estimé qu’à ce rythme-là, il me faudrait trente bouchées avant de venir à bout de la viande. Ça me semblait aussi absurde de me forcer à la manger que de pousser de la nourriture dans le gosier d’une poupée de plastique. C’était pas tant que j’avais plus faim, c’était que j’avais oublié ce que ça faisait d’avoir faim."

Et puis ce comportement étrange de cette femme avec qui elle vit et qu'elle ne reconnaît plus. Au départ, on trouve ça un peu étrange, comme Hippolyte. Et puis ça dérape. Sérieusement.

"Alors le noir crache quelque chose de furieux qui me tombe dessus. Le salon se renverse ; le sol me heurte dans le dos. J’ouvre la bouche pour hurler mais le choc m’a coupé le souffle.
Elle a les ongles enfoncés dans mes épaules et je sens son haleine sur mon cou. D’instinct, je la repousse d’une bourrade, elle tombe et je me roule en boule.
Est-ce qu’il faut crier, là ?"

Que fait sa mère enfermée dans la cave? Que cache-t-elle? Les questions sont nombreuses. Les réponses, finalement, on les a mais on ne veut pas vraiment y croire. C'est trop...

Alors on angoisse. Et cela ne fait qu'empirer. Car l'amour (quel qu'il soit) rend souvent aveugle et mène à tous les excès et toutes les prises de risque.

Aylin Manço réussit à tout traiter en profondeur sans que l'histoire ne perde son sens ou que nous, lecteurs, nous nous y perdions. On comprend tout ce qui agite la jeune fille. On comprend à quel point la séparation de ses parents a été douloureuse, comment fonctionne ( plutôt mal au début ) son groupe d'amis, comment elle cache ses sentiments envers l'un d'eux. Le groupe va évoluer, grandir et accueillir un nouveau membre. Ensemble ils vont faire des expériences plus ou moins légères. Certaines, comme lors du week-end sans les parents de Benji seront drôles...

"Benji me faisait marrer, mais j’étais pas tellement mieux que lui. J’avais l’impression d’avoir basculé dans un tableau impressionniste, et de voir partout autour de moi les minuscules coups de pinceau mouvants qui constituaient la matière. En fait, j’étais moi-même faite de coups de pinceaux. L’artiste me peignait en ce moment même !!"

...d'autres beaucoup moins.

Aylin Manço, comme dans La dernière vague,  intègre un élément totalement fantastique inexpliqué qui sert de fil conducteur à son histoire. Elle s'en sert habilement pour construire son récit et exacerber les peurs et sentiments de ses personnages.

Tout ce qui tourne autour de la nourriture aussi est un aspect important du roman. Avec sa mère mais aussi avec ses amis. Il y a de nombreux passages autour des inventions gustatives de Benji comme le "MacMorning ultimate" ou la version améliorée du hot-dog de chez Ikea rebaptisé "meilleur hot-dog du monde".

La nourriture qui fait vivre, qui est un besoin primaire devient ici inquiétante et parfois écoeurante. Cela contribue à rendre l'ambiance du roman encore plus pesante. Le texte nous pèse sur le coeur et sur l'estomac...

"Tu peux essayer de nourrir une marionnette, tu peux enfoncer la nourriture dans sa bouche et l’écrabouiller entre les parois de plastique, elle peut même mastiquer si tu lui fais ouvrir et fermer la bouche, mais tu ne peux pas la faire avaler, tu ne peux pas la faire digérer, excréter. La nourriture ne lui sert à rien."

Tout ce qui touche au corps et ses matières est aussi hyper présent. C'est saisissant.

Bref, ce roman porte bien son titre. Ogresse va vous manger tout cru et vous recracher, pantelants, choqués et je l'espère, comme moi, totalement convaincus et soufflés par la puissance de son histoire.

Histoire qui, une fois terminée, quoi que vous en ayez pensé, vous laissera une trace, là, un peu comme celle d'une morsure.

Un GROS GROS COUP DE COEUR pour ce roman définitivement à contre-courant mais génialissime.

 

#PourQui?

 

Pour ceux et celles qui n'ont pas peur du sang.

Pour ceux et celles qui aiment les romans étonnants et un peu dérangeants.

Pour ceux et celles qui aiment les histoires d'ados confrontés à des situations qui les dépassent.

Pour ceux et celles qui aiment les contes.

Pour tous et toutes à partir de 14 ans.

 

#MesPremieres68

 

Ce titre fait partie de la sélection des titres pour les 13 ans et plus de Mes premières 68.

 

Ogresse
Détails du livre
Auteur: 
Collection: 
Editeur: 
Public: 
Date de sortie: 
05 février 2020
Prix: 
16.00€
Nombre de pages: 
278
Langue: 

Français

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