Entretien avec... Stéphanie Demasse-Pottier

Je suis ravie de donner la parole à Stéphanie Demasse-Pottier que j'aime beaucoup. Avec mes enfants, nous avons lu bon nombre de ses albums ces derniers mois et cela a toujours été un plaisir. Tout récemment, un nouveau titre est venu rejoindre les autres de l'autrice dans notre bibliothèque : J'aimerais illustré par Gérard Dubois aux éditions L'Etagère du Bas. J'ai profité de cette sortie pour poser quelques questions à Stéphanie Demasse-Pottier sur cet album mais pas que... J'avais envie d'en savoir plus sur elle et sur son parcours, sur son inspiration et sur son travail. Je vous laisse découvrir ses réponses. C'est passionnant !
#Entretien

 

Hashtagcéline - Parle-nous un peu de toi... (ton parcours, tes passions, toi !) 

Stéphanie Demasse-Pottier -  Je ne me destinais pas vraiment à écrire. En fait, être publiée faisait partie de mes rêves d'enfant mais, j'ai longtemps laissé l'écriture de côté. Mon travail de bibliothécaire étant de mettre en valeur celui des autres, je me suis longtemps oubliée.

Et puis, il y a eu cette rencontre avec l'auteur François Bon. Je suivais des ateliers d'écriture qu'il menait à l'attention de bibliothécaires et de médiateurs du livre. II m'a encouragée à écrire. L'idée a fait son chemin petit à petit.

C'est à la naissance d'Anouck, ma plus jeune fille, que je me suis lancée. Je m'ennuyais un peu lorsqu'elle était tout bébé et qu'elle dormait beaucoup la journée. J'ai pensé un temps reprendre des études et me consacrer à une thèse sur le théâtre jeune public, j'avais même pris contact avec un professeur qui pouvait me suivre. Mais, en y réfléchissant je me suis dit que après plusieurs mémoires (un en lettres modernes, un en littérature comparée) je n'avais plus envie d'une écriture théorique. Je sentais que j'avais besoin d'être dans quelque chose de plus fictionnel.

Sans trop me poser de question, j'ai écrit une histoire sur l'arrivée d'un bébé dans une famille et le chamboulement que cela pouvait créer pour sa grande sœur : "Dans ma maison". Je l'ai fait lire à ma collègue qui s'occupe de l'acquisition des albums à la médiathèque où je travaille et qui a un regard très exigent. Elle m'a dit "fonce" alors j'ai foncé. J'ai proposé le texte à un illustrateur dont j'aime beaucoup le travail et que je suivais depuis des années. Il m'a dit "oui" cela m'a rassurée sur la portée de mon écriture. Sur le fait, qu'elle puisse inspirer les illustrateurs et même si finalement  mon livre "Dans ma maison" s'est fait avec quelqu'un d'autre (Cécile Bonbon), je ne retiens que le meilleur de cette expérience : les encouragements et ma belle rencontre avec Cécile qui est, elle aussi, une grande dame de l'illustration.

Voilà pour l'entrée en écriture, ensuite les choses se sont enchainées très vite. Mon premier livre a être sorti "Tant pis pour la pluie" est né d'une jolie rencontre avec ma copine Lucia Calfapietra qui avait la même envie que moi de faire un livre . Et puis, il y a eu le coup de foudre de Valéria Vanguelov de chez Grasset pour notre projet (merci encore de sa confiance). Et puis "Louise" qui était déjà programmée mais qui est sortie plus tard et qui est aussi une belle aventure entre Magali (Dulain), Delphine (Monteil) et moi. Ces deux livres ont fait pas mal parler d'eux, ce à quoi je me m'attendais pas. Ca a été vraiment fort à vivre et très rassurant sur cette nouvelle voie que j'avais choisie.

 

Hashtagcéline - Tu as donc aujourd'hui deux métiers : bibliothécaire (comme moi !) et autrice... Un lien évident?

Stéphanie Demasse-Pottier - Oui, c'est vrai, je suis bibliothécaire jeunesse en Seine Saint Denis. C'est un métier que j'ai choisi après avoir un peu hésité avec l'enseignement. C'est un métier passionnant car on est en contact avec la création, on fait des découvertes en permanence et on transmets et partage. J'ai commencé ma carrière sur un poste en fiction en secteur adultes (j'avais fait des études de lettres c'était un parcours logique) et je me suis prise de passion pour la bande dessinée. J'ai vu l'émergence de certaines maisons d'édition (l'Association, par exemple). J'étais vraiment curieuse de ce genre et de sa mutation. De la bd à l'illustration il n'y a qu'un pas et c'est comme ça que j'ai découvert l'album jeunesse. Et puis, je m'y suis vraiment intéressé en devenant maman. J'ai eu ensuite envie de travailler en secteur jeunesse pour partager avec ma fille Léna et aussi car j'aime beaucoup la médiation (très importante en jeunesse). Mais comme je l'expliquais plus haut, j'ai mis un peu de temps à m'autoriser à écrire. 

 

Hashtagcéline - Depuis ces deux dernières années, tu as été assez active niveau création et les albums se sont enchaînés. Est-ce difficile de concilier l'écriture avec tes autres activités ? Est-ce devenu essentiel dans ta vie?

Stéphanie Demasse-Pottier - Je crois que j'ai une assez bonne capacité de travail et un bon sens de l'organisation, cela m'aide bien à concilier toutes mes occupations. Je cloisonne les choses, quand je suis au travail je suis à 100% bibliothécaire, quand je me dédie à mes projets éditoriaux je le fais sérieusement et sur des temps qui n'empiètent pas sur mes autres temps de vie. Et quand je suis avec mes filles, je suis le plus disponible possible. Mais, j'ai la chance de faire deux métiers qui me passionnent, qui sont très proches et que je peux partager donc c'est chouette !

Ce qui n'empêche pas les coups de speed, de stress car des fois les choses se chevauchent  (plusieurs projets éditoriaux à boucler en même temps, un office à terminer ...) et la vie nous rattrape aussi (une petite souris qui se réveille la nuit...). Mais comme chaque choix est assumé, cela aide à relativiser et puis je suis bien entourée, c'est une grande chance.

 

Hashtagcéline - Parlons un peu de ton nouvel album J'aimerais que tu introduis ainsi : "Aux rêves qui permettent de changer le monde ! (...) A la nuit, formidable machine à inventer." Je trouve que ces deux phrases reflètent parfaitement ton travail sur cet livre mais aussi sur d'autres que j'ai pu lire. Peux-tu nous en dire plus à ce sujet?

Stéphanie Demasse-Pottier - C'est vrai que le rêve, est un des grands moteurs et poumon de ma vie. De la simple rêverie qui permet de m'échapper par la pensée et qui m'est tellement nécessaire jusqu' au besoin de concrétiser mes envies, mes idées. Etre dans un élan, dans la vie. J'aime tenter des choses, apprendre encore, me renouveler pour ne pas m'ennuyer. Je m'ennuie vite, même si l'ennui et la solitude me sont indispensables parce que je fais beaucoup de choses.

Quant au fait de changer le monde, je crois que j'ai choisi mon métier de bibliothécaire pour cela, pour changer un peu les choses socialement : essayer d'apporter du beau, de mettre des étoiles plein les yeux chez un public qui n'a pas toujours la vie facile, pour transmettre partager, être utile. Je me souviens encore des chocs esthétiques que j'ai eu lorsque j'étais enfant, je sais combien ils peuvent construire une personne et lui donner un chemin (c'est d'ailleurs le sujet de mon prochain livre avec ma copine Magali Dulain).

Quant au fait de dormir, quel bonheur pour moi qui effectivement adore rêver! Quel bonheur de pouvoir lâcher prise à ce moment-là, de pouvoir se ressourcer!

Pour en revenir à mes albums, c'est vrai que plusieurs d'entre eux parlent du rêve :  "Le rêve de Gäétan Talpa" avec ce petit personnage de taupe qui s'accroche à son idée d'arbre à limaçons sucrés et qui est aidé et soutenu par ses amis. Le fait de s'accrocher, la ténacité est quelque chose auquel je crois profondément .Et l'amitié, la solidarité aussi . Ce sont des valeurs essentielles à mes yeux. 

Dans "Louise" aussi, il était question d'amitié, fusionnelle et révélatrice. Et là encore le personnage s'échappait du monde en rêvant. Dans "Mon île", l'enfant qui joue seule est aussi toute entière tournée vers le rêve et vers les autres. Prête à partager.

Quant à "la nuit parfois je rêve", elle est très inspirée de mes élucubrations nocturnes lorsque j'étais enfant (notamment avec la question de la généalogie) et puis il y a le jeu, la réinvention qui est présente aussi lorsque la petite fille s'imagine être navigatrice, lorsqu'elle refait le scénario de sa journée… "J'aimerais" est proche de "la nuit parfois je rêve" pour sa dimension ludique et pour ses questions existentielles.

C'est un album que j'ai écrit à peu près à la même période que "Les sentiers perdus". Je venais de perdre une de mes amies, une mort brutale. Ecrire à été mon moyen de changer les choses, de dépasser ma tristesse et un sentiment de profonde injustice. Quelque chose de très proche de l'enfance.

 

Hashtagcéline - T'inspires-tu de ta propre enfance ou plutôt de celle de tes filles?

Stéphanie Demasse-Pottier - Voir le beau dans les petites choses (un caillou, une lumière…), dans le quotidien, dans ce qui ne saute pas aux yeux, ce qui contraste avec le reste (la végétation qui reprend ses droits sur une voie de chemin de fer...)  est une grande source d'émerveillement pour moi depuis l'enfance. Regarder, avoir les yeux grands ouverts et savoir ce réjouir de ce que l'on voit de ce que l'on vit, est important pour moi. C'est très présent dans "Tant pis pour la pluie !" , "Courons sous la pluie !" avec l'idée qu'il faut profiter de l'instant, de la vie. Je suis une collectionneuse d'instants, un peu à la manière de la petite héroïne de "Ma petite collection de souvenir d'été".

Je ne sais pas s'il y a toujours une vision malicieuse, il y a beaucoup de mélancolie aussi. En tout cas dans "Louise" et dans "Les sentiers perdus". Elle vient de ce que traverse les personnages, la difficulté à sortir de soi pour "Louise" et l'épreuve du deuil pour l'héroïne des sentiers. Mais, je crois qu'il y a un élan de vie qui existe dans chaque album.

Après oui, il y a de la malice, de l'humour dans "J'aimerais" avec le jeu que l'enfant compose et lorsqu'il fait coexister des choses qui s'articulent mal, avec la surenchère aussi. C'est ce que j'aime beaucoup chez les enfants:  leur propension à inventer, leur spontanéité, leur fantaisie.

 Pour répondre à ta dernière question, cela m'arrive de m'inspirer de mes filles ou de notre vie de famille. C'est le cas avec "Dans ma maison", Petite bébé" ou "Courons sous la pluie!"  " La disparition de Chou" ,"Mon île" ou encore "Le rêve de Gaëtan Talpa" qui sont partis d'une observation, d'une anecdote, d'un événement vécu.

 "Louise" , "Les sentiers perdus", "La nuit parfois je rêve" sont peut-être plus personnels et "J'aimerais" aussi.

 

Hashtagcéline - Quelles sont tes autres sources d'inspiration pour écrire?

Stéphanie Demasse-Pottier - Le réel est une formidable source d'inspiration pour moi. Parfois, en une journée j'ai l'impression de vivre mille vies. Je vois tellement de choses, de gens, dans les transports à la médiathèque où je travaille, dans la rue. Une de mes histoires à venir (en 2021) avec Tom Haugomat, "Les invisibles" (titre donné avant avoir eu connaissance du film du même nom) questionne ce rapport au réel : comment vivre avec ce qui nous entoure et parfois nous dérange ?

Parfois, tout part d'un dessin pour "Louise" par exemple. Magali m'avait envoyé une illustration d'une enfant à la chevelure rousse, cela a déclenché une histoire d'amitié car ma meilleure amie à moi est rousse.

 

Hashtagcéline - Comment est né " j'aimerais" ?

Stéphanie Demasse-Pottier - Comme je le disais plus haut, d'un besoin de dépasser un chagrin. L'idée de la forme s'est imposée tout suite avec la répétition de ce syntagme "j'aimerais", comme un jeu, un élan vers la vie. Avec une écriture proche de la poésie et une surenchère qui donne libre cours à la fantaisie. Ce qui me plaît beaucoup. Et puis une histoire naît aussi d'une envie de collaboration, d'échange avec quelqu'un. J'avais très envie de travailler avec Gérard Dubois dont je suivais le travail depuis quelques année alors je suis allée taper à sa porte avec ce texte. Et il l'a accepté, pour sa grande ouverture m'a t-il dit. Ce qui évidemment m'a fait un très grand plaisir.

 

Hashtagcéline - Pour illustrer tes livres, tu sais t'entourer de dessinatrices et dessinateurs de talent. Ici, Gérard Dubois. Il y a un petit côté classique et rétro dans ses dessins mais aussi une certaine modernité.
Comment avez-vous été amenés à collaborer et comment avez-vous travaillé sur cet album?

Stéphanie Demasse-Pottier - Lorsque je confie un texte, je sens toujours que c'est à la bonne personne. D'ailleurs, je crois qu'avec Gérard on a une proximité dans la nostalgie,  la poésie et l'humour.  Avec un grand monsieur de sa trempe je n'avais aucun doute : le texte était forcement entre de bonnes mains.

Tous mes projets sont partis de mes textes alors c'est important pour moi que l'illustrateur avec lequel je travaille prenne sa place donc je laisse libre champs. Je fais confiance.

Mais ça m'arrive aussi de dialoguer avec les illustrateurs, d'être plus dans la construction de l'image. En fait, ça dépend de chaque projet, de chaque rencontre. C'est ça qui est chouette aucun livre ne se ressemble. Chacun a son histoire.

 

Hashtagcéline - J'aime beaucoup l'idée de ce jeu du "J'aimerais"... Moi j'hésite entre "J'aimerais arrêter la guerre" ou "J'aimerais parcourir le monde". Et toi, quel est le "J'aimerais" que tu préfères (si cela est possible de choisir) ?

Stéphanie Demasse-Pottier - Sans aucun doute "j'aimerais rêve tout le temps" car rêver me permet tellement de choses. 

 

Hashtagcéline - Sans indiscrétion, quels sont tes projets pour la suite?

Stéphanie Demasse-Pottier - Je m'y perds un peu mais je crois que j'ai deux sorties à venir à l'étagère du bas. Une avec Marie Poirier, j'avais eu un coup de foudre pour son "Vu d'en haut". Ce sera une histoire entre fiction et réalité. Sur le rêve aussi. Thème cher à mon cœur. Et, un autre livre avec Audrey Calleja dont je suis fan du travail depuis des années. C'est une des premières personnes que j'ai contactées lorsque j'ai commencé à écrire. Quelle joie quand elle a accepté! Là, il s'agit d'une histoire de pluie (autre motif que j'affectionne). C'est peut-être la première d'ailleurs. Une histoire très personnelle mais vous verrez. Et aussi, un autre projet avec ma copine Magali Dulain sur la création (auquel je faisais référence plus haut et dont on a déjà parlé sur Instagram). Mais ce sera dans assez longtemps. En tout cas, je suis très heureuse de retravailler avec Magali que je trouve très talentueuse et que j'aime beaucoup. Et, j'aime construire avec les gens sur le long terme.

Et puis, il y a des projets qui sont en cours de signatures chez de nouvelles maisons d'éditions et avec de superbes illustrateurs mais je ne peux pas encore en parler car les contrats ne sont pas encore signés. Mais, ça va être chouette ! Je me réjouis.

 

#SurLeBlog

 

Sur le blog, je vous parle aussi de La nuit parfois je rêve (De La Martinière Jeunesse 2019) mais aussi Petite Bébé est fachée (Sarbacane, 2019) ou encore Le rêve de Gaëtan Talpa (Les Fourmis Rouges, 2019).

Des albums poétiques ou amusants (ou les deux) que je vous invite à découvrir !

 

#Merci

 

Un grand merci à Stéphanie Demasse-Pottier pour cet entretien et pour tous les bons moments de lecture passés en compagnie de ses albums.

 

Copyright portrait de l’auteur : Audrey Calleja
Détails du livre
Langue: 

Français

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